Veille de l’actualité santé grand public, proposition régulière de sujets et rédactions d’articles sexo, psycho, enfants, femmes ou familles pour le portail grand public.

La maternité, un conte de fée ?

Loin de cette idée, Florence Foresti nous mettait déjà en garde dans son dernier spectacle Mother fucker. Des écrivains dont Marie Desplechin ou Eliette Abecassis dans Un Heureux événement, qui vient d’être adapté au cinéma et sort sur nos écrans, en ont témoigné. Loin des clichés du bonheur maternel, de l’instinct maternel au premier regard ou de l’épanouissement de la mère de famille, il y a des tabous qu’il faut briser, des clichés qu’il faut dénoncer. Maryse Vaillant s’y attaque. Dans son dernier ouvrage : Être mère, mission impossible ?, la psychologue clinicienne fait le tour de cette fonction tant adulée depuis toujours pour prévenir : « Être mère semble toujours dessiner un parcours sinueux, aux épreuves multiples, aux chagrins fréquents, où le moindre bonheur se paye et où les plus intenses satisfactions risquent d’être les plus dangereuses ». Face, pourtant, à un retour en force du courant naturaliste vantant le co-dodo, le portage en écharpe ou l’allaitement prolongé et la crise, qui, depuis une dizaine d’années, a fait regagner aux femmes leurs pénates, on continue à nous faire croire qu’être mère reste le plus beau des métiers. Zoom sur la mère d’aujourd’hui entre stéréotypes, vérités cachées et réalité.

Raphaelle Bartet : Vous vous attaquez à un tabou, à une idée depuis longtemps répandue que maternité rime avec bonheur. Pensez-vous et peut-on dire aujourd’hui haut et fort qu’être mère n’est pas forcément épanouissant ?

Maryse Vaillant : Oui, c’est tout à fait vrai et ça l’a toujours été. Il faut oser le dire haut et fort. Comme s’il fallait que la maternité soit auréolée de gloire !
 

Vous écrivez que la maternité implique le renoncement et le désenchantement pourquoi ne le dit-on pas encore assez selon vous ?

Maryse Vaillant : Parce qu’on dirait que les femmes prennent cela comme une faute, alors que si elles utilisaient leur intelligence, leur bon sens et leur lucidité, elles verraient, que, depuis toujours, être mère demande des sacrifices. Des sacrifices, mais pas trop ! Pendant longtemps, il n’y a pas eu d’autres issues pour les femmes que la maternité. On aurait pu penser que l’arrivée de la contraception engendrerait une maternité plus lucide, mais il faut croire que la lucidité n’est pas dans l’ère du temps !
 

Comment expliquez-vous qu’après 50 ans de féminisme, nous sommes toujours confrontés à cette même réalité : l’assignation de la féminité à la maternité ?

Maryse Vaillant : Après 50 ans de féminisme, il y a un recul énorme ! Les raisons sont en grandes parties économiques et liées à des mouvements de société qui rappellent les femmes à la maison. On a aujourd’hui peur des femmes fortes, des femmes intelligentes et du féminisme. Le pouvoir féminin doit rester à la maison ! La société ne laisse pas de place à la femme en politique, tout comme elle ne conçoit pas la place à l’homme au sein de la vie de famille. Un homme a difficilement un congé parental aujourd’hui. C’est en cela l’échec du féminisme, la société se prive des ressources et de l’intelligence des femmes. Et le monde des affaires et de la politique le paie, tout comme la famille paie l’absence des hommes en son sein.
 

Vous évoquez dans votre livre l’importance du fantasme et l’idéalisation de l’enfant comme projection. Quel rôle joue t’il et cela est-il responsable de la désillusion d’être mère ?

Maryse Vaillant : Oui, le fantasme est nécessaire. Il fait partie de la vie psychique. Il faut imaginer son enfant à naître durant la grossesse, se dire par exemple : « Il sera blond, il sera grand, il aura les yeux bleus ou elle fera de la danse… ». Il est fondamental d’habiter un espace psychique avec son enfant. Mais le mettre au monde, c’est se plonger dans la réalité, une dure réalité ! On a toutefois encore quelques mois pour « porter son enfant ». Il est aussi essentiel durant cette période que les femmes puissent être soutenues et portées à leur tour avant de passer à autre chose, de se tourner vers la vie active…
 

Vous évoquez le « choc de la grossesse ». Les femmes sont-elles aujourd’hui mal préparées à devenir mères ?

Maryse Vaillant : Oui, les filles sont aujourd’hui mal préparées à devenir des femmes et des mères. Elles sont plutôt préparées à devenir des filles, des girlies… C’est plus facile et plus sympa ! Leurs mères ne les ont pas préparées à être dans la vraie vie et à l’affronter. Elles ont jeté le bébé avec l’eau du bain, les angoisses des mères avec la réalité de la maternité ! Être une mère, c’est devenir adulte, c’est être responsable, se priver…toute une organisation psychique qui déborde de l’instant présent. Or aujourd’hui, les filles sont avant tout des consommatrices plus que des adultes responsables et solidaires ! Quand les jeunes filles deviennent jeunes femmes, elles sont prêtes à « avoir » un enfant, mais pas à faire face à tout ce que cela représente. Or, il faut se transformer pour devenir mère. Autrefois, les filles étaient de véritables « petites mères » conscientes de la réalité de la maternité qui ne leur était pas cachée, bien au contraire… Elles voyaient leur mère souffrir, accoucher dans la douleur…Il y avait un véritable chemin gynécologique des mères qui ne pouvait être ignoré des filles. Aujourd’hui les femmes s’imaginent plutôt avec un bébé tout rose autour de cadeaux ou d’une fête donnée pour la naissance, ou encore être comme ces modèles qui posent à la une de couvertures de magazines avec leur gros ventre… ! Elles ne sont pas prêtes à se lever la nuit et à tout ce que demande d’élever un enfant. Elles rêvent d’abord et avant tout d’être la mère d’un bébé et non d’un enfant… et encore moins d’un ado ! Or c’est l’arbre qui cache la forêt !
 

L’enfant, écrivez-vous, est aujourd’hui « le complément indispensable d’un projet de vie réussi » ? Applique t’on une logique consumériste à l’enfant et à la maternité ?

Maryse Vaillant : C’est logique et conscient : on veut avoir un enfant pour être heureuse, pour ne pas se sentir seule et éviter le manque. Donc pour soi. « Avoir » un enfant pour « être » mère. Il faut que l’enfant arrive à se faire sa place dans cette logique, qu’il la bouleverse pour exister !
 

Est-on dans une société de l’excès entre les 2 cas de figures que vous décrivez : ces mères qui n’existent que pour leur enfant et certaines autres qui n’ont pas d’amour maternel ou pour qui l’enfant ne change rien à leur vie ?

Maryse Vaillant : Comme le disait la psychanalyste Caroline Eliacheff, « Il y a des plus femmes que mères et des plus mères que femmes  » et il y en aura toujours. Aujourd’hui, beaucoup d’alternatives s’offrent aux femmes : certaines travaillent, sortent, ont des loisirs, font du sport… Elles peuvent avoir envie d’un enfant, mais ne parviennent pas facilement à le caser dans cette vie là. Il y a aussi des femmes que l’enfant ne rend pas mère tout de suite. Il faut parfois du temps pour naître à l’amour maternel.
 

L’adage populaire dit souvent qu’on ne peut jamais trop aimer son enfant. Vous semblez insinuer le contraire ?

Maryse Vaillant : Oui, on peut trop l’aimer. La plupart du temps, on aime trop ou pas assez, il est difficile d’aimer « juste », surtout son enfant. On l’aime en fonction de notre besoin d’amour et l’enfant a un besoin d’amour absolu qui s’adapte à son développement pour le laisser grandir. Or une mère ne peut donner que l’amour qu’elle a. C’est un marché de dupe ! Aimer son enfant pour combler un manque ou le combler pour lui éviter le deuil, l’absence, c’est faire de lui un chapon gavé ! L’enfant trop aimé est au centre de la vie de sa mère. Il est tout pour elle : plus important que son mari ou son amant ! Et elle veut être tout à lui. Une telle situation est très dangereuse psychiquement. Tous les signaux rouges sont allumés ! On s’approche là de la jouissance maternelle, nocive pour lui. C’est l’enfant phallique, complément indispensable de sa mère. Toute sa vie d’adulte sera parasitée ! Aimez pas assez, mal, suffisamment bien, mais pas trop ! Il faut toujours avoir un petit sentiment de culpabilité, de ratage. L’inadéquation maternelle va permettre à l’enfant de grandir.
 

Doit-on accepter et même souhaiter être déçu par son enfant ?

Maryse Vaillant : Accepter, c’est déjà pas mal ! L’enfant n’est pas parfait, il ne l’est jamais. L’enfant parfait tient du registre de la société de consommation qui nous dit que pour chaque mal ou chaque problème il y a un remède !! Le vrai enfant pleure, souffre et souvent le parent ne sait que faire… Jamais une mère n’a fantasmé –consciemment- un enfant souffrant. Elle a le désir d’un enfant en bonne santé. Mais tous nos enfants ne le sont pas ! Tout comme elle a rêvé d’un premier de la classe. Il y a des failles et des carences que la mère ne peut pas combler, qui lui font mal, même s’ils permettent à l’enfant de s’épanouir. Car nous grandissons tous de nos manques et de nos blessures.
La maternité est un mensonge nécessaire et relayé par la société. Les mères se mentent à elles mêmes et elles mentent à leurs copines, puis à leurs filles ! Il y a une transmission de ce mensonge. La réalité, c’est ce gros mensonge qui vient camoufler les difficultés et les vérités qui sont parfois difficiles à dire. Il n’est pas simple de penser la maternité qui est un défi justifiant une approche serrée. Il faut la démailloter pour la penser et non la réduire à une ou deux idées.
 

Vous écrivez que « l’enfant d’aujourd’hui est comme sa mère : il n’a pas droit à l’erreur, parfait et performant ». Qui a mis la barre si haute ?

Maryse Vaillant : La société, les médias…tout un ensemble. Les jeunes femmes sont soumises à des injonctions, des diktats, dont celui de réussir sa maternité ! Quand on choisit d’être mère, on veut le faire bien. Ensuite, il y a la société de consommation dans laquelle il y a toujours un produit, un médicament pour ne pas souffrir, ne pas penser…Dans un tel contexte, les jeunes-femmes se disent qu’il faut que leur enfant, ce produit, soit au top ! Dès que l’enfant quitte les bras ou le sein de sa mère, la société se fait le relais de l’école de la performance dans un projet de réussite scolaire qui laisse tomber toutes les autres qualités. Une caractéristique très française ! On détruit ainsi les cerveaux. La société de la performance place la barre très haute et tout devient compétitif. Il n’y a pas de place pour la solidarité. La mère veut un bon élève, voire, si possible, un enfant surdoué. Dans un tel cadre, l’enfant sensible ou manuel va alors être mis de côté et cela est très préjudiciable !
 
 

Que voudriez-vous dire et quel message faire passer aux femmes qui s’apprêtent à devenir mère pour la première fois ?

Maryse Vaillant : Bonne chance ! Rêvez bien ! Ne croyez pas que vous allez faire un enfant toute seule !
Il faut de l’aide et du soutien. Les mères sont vulnérables et ont besoin d’être portée, notamment pendant la grossesse et l’année qui suit. On ne réussit rien seule. Un enfant a besoin d’une famille, d’un père, de copains, d’un environnement… Le duo mère-enfant est insuffisant pour le développement de l’enfant ! Les mères doivent faire attention à leur besoin de toute puissance.
 
Références :
Etre mère : mission impossible ?
Maryse Vaillant
Albin Michel, 24/08/2011

 

Ce site web utilise des cookies pour l'amélioration des pages. Aucune information personnelle n'est utilisée autre que pour le formulaire de contact. Nous ne conservons aucune information personnelle.
Pour plus de détails, cliquer sur ce lien OK Refuser